10 decembre 2006

Esther Ferrer (F/E) // Tom Johnson (USA) // Bernard Heidsieck (F)

Esther Ferrer a débuté sa pratique de l’art action à la fin des années 60 avec le groupe ZAJ, le cousin de Fluxus. Cette performeuse s’attache surtout à la façon de faire plutôt qu’à ce qu’elle fait et cherche toujours à aller à l’essentiel : « c’est la vie qui passe, si je prends le verre, je le prends, si je dois monter un escalier, je le monte, si je dois regarder les gens, j’essaie de les regarder de la façon la plus naturelle possible, comme si j’étais dans un café et que je regardais les gens. Mon travail est un minimalisme basé sur la rigueur de l’absurde ».

Figure originale de la musique contemporaine, Tom Johnson, déjà rencontré au festival Archipel en 2003, est généralement considéré comme un minimaliste, qui procède à des exercices combinatoires (il accroche par exemple 36 cloches au plafond, qu’il fait sonner suivant des parcours différents et en exploitant le maximum de possibilités), ce qui se traduit par un usage fréquent de formules, de permutations et de séquences prévisibles, le tout traité avec sérieux mais non dénué d’humour.

Personnalité tutélaire de la poésie-action française depuis cinquante ans, Bernard Heidsieck élabore une poésie complexe, dont les apparitions scéniques se muent en de véritables opéras vocaux. Heidsieck a apporté à la poésie sonore un style de performance qui en étend les potentialités de manière totalement originale. L’utilisation du corps, la diction elle-même, les inflexions de la voix et une présence scénique captivante, donnent une dimension spatiale à des oeuvres qui ont par ailleurs une existence autonome sur bande.

Bernard Heidsieck

Bernard Heidsieck est né en 1928 et vit actuellement à Paris. Il est un des pionniers de la poésie sonore qu’il théorise et pratique depuis 1955. À partir de 1959, il utilise le magnétophone en tant que moyen d’écriture et de retransmission complémentaire. Il reçoit le Grand Prix National de la Poésie en 1991.

Sa démarche

Son travail comporte 3 phases: tout d’abord celle de l’écriture, ensuite celle de l’enregistrement des textes, du travail sur la bande et finalement celle de la lecture publique. C’est à ce stade que la poésie devient “action”. Bernard Heidsieck a réussi à mettre la poésie “debout”, à la sortir de son drap de livre pour la rendre active, rebranchée physiquement sur le Monde et la Société.

Bernard Heidsieck élabore une poésie complexe, prenant en compte la voix, la parole, le corps et l’ensemble des éléments performatifs. Ses apparitions scéniques se muent en de véritables opéras vocaux. Heidsieck a apporté à la poésie sonore un style de performance qui en étend les potentialités de manière totalement originale. L’utilisation du corps, la diction elle-même, les inflexions de la voix et une présence scénique captivante, donnent une dimension spatiale à des oeuvres qui ont par ailleurs une existence autonome sur bande. Sa défense et illustration de la poésie sonore stimule efficacement toute une génération de poètes qui le regardent comme un mentor. Ses oeuvres (livres + CD) sont éditées pour la plupart aux éditions Al Dante.

Extrait de Notes convergentes

Editions Al Dante

“Le poème est essentiellement édification, rassemblement et / ou éclatement de soi… et du reste. Un éclairage, une cicatrice, une faille ouverte sur… sur… sur tout, tout, tout, sauf sur lui-même, de grâce, pitié de l’air, qu’il soit action, et non cette sempiternelle réflexion de et / ou sur lui-même, qu’il cesse enfin de se masturber, de se…, de se… qu’il remue, circule, vire, bouge, agisse au lieu de… avant de… se complaire de sa propre image. Qu’il s’égare et s’oublie, ni plus, ni moins. Ouf. Ouf. Parfait. Qu’il ne se résume pas à un “flash-back” sur lui-même, le mot, les mots, le langage et le reste… Dans la complaisance voluptueuse et miroitante de sa seule et propre rétine. De l’air, de l’air. Oui.”

Esther Ferrer

«Mon travail est un minimalisme très particulier basé sur la rigueur de l’absurde» Esther Ferrer a débuté sa pratique de l’art action à la fin des années soixante avec le groupe ZAJ, considéré comme le cousin de Fluxus. ZAJ a été actif pendant une trentaine d’années. Esther Ferrer a, en parallèle, présenté ses propres performances et installations à travers le monde et a représenté l’Espagne à la Biennale de Venise. Elle vit et travaille actuellement à Paris.

ZAJ d’après Esther Ferrer :

Le groupe ZAJ, dont le nom ne veut en fait rien dire, a été créé à Madrid en 1964 par Raymond Barcè, Walter Marchetti et Juan Hidalgo. Presque tous les membres étaient des compositeurs, Hidalgo et Marchetti, qui étaient idéologiquement à l’origine du groupe, avaient travaillé auparavant avec John Cage en Italie. Dans le monde de l’action, John Cage était déjà une figure, il était en quelque sorte le grand-père de tout le monde. Malgré le Franquisme pur et dur qui régnait en Espagne, ZAJ a décidé de poursuivre leur pratique parce qu’à l’époque, du point de vue avant-gardiste, il n’y avait pratiquement rien. Au début, ils composaient des textes qu’ils envoyaient par la poste, un peu comme du mail art ou des “oeuvres” portées sur l’écriture. « À l’origine, ZAJ comptait six ou sept personnes, mais les 25 dernières années il n’y avait que Walter Marchetti, Juan Hidalgo et moi-même. Faire ZAJ dans l’Espagne franquiste n’était pas évident, notre trio avait l’air un peu ridicule; on pouvait facilement se moquer de nous; ce n’était pas une bonne image pour quelqu’un qui, par exemple, est prof dans un collège. Il y a des gens qui font des choses parce qu’ils sont très jeunes, parce qu’ils ont un élan de révolte ou pour sortir des sentiers battus, mais cela dure très peu et ils retournent dans ce qu’ils ont toujours fait. Walter, Juan et moi-même étions radicaux dans notre travail et nous ne faisions pas de concession. Les autres membres du groupe étaient beaucoup plus structurés au point de vue social, ils avaient des obligations familiales ou professionnelles ce qui leur enlevait la liberté que notre trio avait. Peut-être aussi ont-ils évolué différemment du point de vue artistique et leur participation au groupe fut comme une aventure passagère. »

Un travail radical

Esther Ferrer se qualifie de radicale, dans un sens artistique, mais aussi dans sa façon de vivre, de comprendre l’art, pas seulement la pratique de l’art mais ce qu’est l’art. Par exemple, avec les deux autres têtes de ZAJ, Walter Marchetti et Juan Hidalgo, ils étaient très radicaux sur la position de l’artiste dans la société. Les délires artistiques, messianiques, prophétiques, tout ça leur étaient étrange, ils étaient des artistes très simples : « Plus tu es simple, plus tu dis ce que tu penses le plus simplement possible, mais c’est plus dur pour les autres de l’accepter ». C’est donc dans l’art de la performance qu’Esther Ferrer a choisi d’exprimer cette simplicité.

La performance, une question de désir…

Pour Esther Ferrer, la performance est une question de désir : « L’essentiel, c’est que si vous voulez faire de la performance, faites le. Point à la ligne. C’est merveilleux, c’est le plus libre et le plus démocratique de tous les arts, tu n’as besoin d’aucune discipline, tu n’as besoin de rien, tu n’as besoin que de toi-même, tout sort de toi, tout le monde a ça. ». Elle ne s’attache pas du tout aux termes et aux classifications des genres, pour elle, la seule chose qui compte c’est que les gens aient des idées différentes. D’ailleurs, lorsqu’elle a commencé à faire de la performance, personne ne l’appelait performance : « C’était merveilleux, ça n’avait même pas de nom, c’était quelque chose que l’on faisait. Personnellement je dis que je fais des actions. (…) L’unique problème, à mon avis, c’est ce retour en arrière que fait l’art très souvent pour pouvoir continuer à se transformer, et maintenant c’est un retour à des positions dont on voulait se débarrasser lorsque l’art action à commencer. Ce n’est pas seulement dans la théâtralisation de la performance, c’est aussi dans le concept, dans l’idée que la performance doit véhiculer. Il y a beaucoup de lourdeur. Pourtant, la performance, c’est comme un oiseau qui vole, qui s’arrête picoter ici et là et qui reprend son vol, comme un nomade, comme un gitan qui n’a même pas de charrette. Et c’est ça qui me chante dans la performance — c’est un art sans domicile fixe qui peut s’installer partout. »

Un art très personnel, minimaliste qui va à l’essentiel

Pour Esther Ferrer l’idée de la performance aujourd’hui est exactement la même qu’à ses débuts. Par rapport à ce que fait la nouvelle génération de la performance, elle se pose des questions sur le travail de ces nouveaux artistes, mais cela n’interfère pas dans ses propres performances. Lorsqu’elle se remet en question, ce n’est jamais par rapport au travail des autres, mais bien par rapport à son propre travail : «est-ce que je vais continuer à faire de l’art, où je vais, est-ce que la société à besoin de ça, est-ce que moi j’ai besoin de ça , est-ce qu’on est en train de faire l’art qu’on doit vraiment faire?».

Esther Ferrer cherche toujours à aller à l’essentiel, à ôter tout ce qu’il y a de superflu : « Par exemple, dans Le cadre de l’art, je pose un cadre et un objet sur ma tête, je pourrais les orner mais cela ne m’intéresse pas du tout, je m’en tiens au sujet, si je puis dire. Un jour je pourrai faire des choses super baroques mais il faudra que j’ai une idée qui y corresponde et là je serai la plus baroque des baroques. » Esther Ferrer aime les faits clairs et directs, «un point à partir duquel les gens qui sont présents peuvent construire un monde ou le refuser : « Je ne donne pas dans le spectaculaire, je n’aime pas les spectacles pour les spectacles». Elle refuse tout ce qui est ornements, éléments de décor ou encore les geste théâtraux : «c’est la vie qui passe, si je prends le verre, je le prends, si je dois monter un escalier, je le monte, si je dois regarder les gens, j’essaie de les regarder de la façon la plus naturelle possible, comme si j’étais dans un café et que je regardais les gens. Mon travail est un minimalisme basé sur la rigueur de l’absurde. Dans ses performances, Esther Ferrer s’attache surtout à la façon de faire plutôt qu’à ce qu’elle fait : « Pour moi la performance est beaucoup plus importante dans la façon que tu la fais, comment tu te situes, comment tu établiras la relation avec l’autre. Ce que tu fais est accessoire, ça peut-être plus joli, moins joli, plus violent, moins violent, rempli de contenu — J’essaie de faire le vide pour que tout le monde puisse y mettre son propre contenu. Normalement je ne fais pas attention à l’aspect esthétique d’un objet. Par exemple j’aime bien travailler avec l’idée du quotidien. Parfois je peux trouver un objet que j’aime pour sa forme parce qu’elle est plus jolie, parce qu’il m’intéresse, ou parce qu’il est plus curieux ou plus ridicule qu’un autre, mais j’essaie toujours de rester dans le quotidien. C’est à partir du quotidien que l’on va vers un autre lieu. »

Par exemple, dans Las Cosas, elle faisait un parcours qui représentait des formes géométriques, l’important n’était pas que les gens le perçoivent ou non : « ce parcours émerge parce qu’à ce moment-là l’idée des infinis qui se croisent m’amuse. C’est de la forme pure. Ce qui compte c’est comment je parcours ces deux infinis, où je suis quand je les parcours. »

Lien : www.estherferrer.net

Tom Johnson

Tom Johnson est né dans le Colorado en 1939. Il a étudié à l’Université de Yale et, en privé, avec Morton Feldman. Après 15 ans à New York, il s’installe à Paris, où il habite depuis 1983.

Un art minimaliste

Tom Johnson est généralement considéré comme un minimaliste, puisqu’il travaille avec du matériel toujours réduit, en procédant toutefois de manière nettement plus logique que la plupart des autres minimalistes, ce qui se traduit par un emploi fréquent de formules, de permutations et de séquences prévisibles. Tom Johnson est connu surtout pour ses opéras. Depuis 25 ans, L’Opéra de quatre notes a été présenté régulièrement. Riemannoper (1988) a été mis en scène plus de 20 fois depuis sa création à Brême en 1988. Parmi les autres oeuvres jouées fréquemment (n’appartenant pas au répertoire de l’opéra), on peut compter les Histoires à dormir debout, les Rational Melodies, La Musique et les questions, les Duos à compter, le Tango, Les Vaches de Narayana, et Echec : une pièce très difficile pour contrebasse. L’oeuvre la plus importante, le Bonhoeffer Oratorium pour orchestre, choeur et solistes, avec les textes du théologien Dietrich Bonhoeffer, a été créée par l’orchestre et le choeur de la radio hollandaise à Maastricht en 1996, et a été présentée à Berlin et à New York également. Tom Johnson a également écrit de nombreuses oeuvres radiophoniques, telles que J’entends un choeur (pièce radiophonique commandée par Radio France pour le prix Italia en 1993), Music and Questions (diffusé aussi comme CD par le Australian Broadcasting Company), et Die Melodiemaschinen commandé par le WDR à Köln, qui l’a diffusée en Janvier 1996. Les principaux enregistrements disponibles aujourd’hui sont les CDs Musique pour 88 (XI,1992), Rational Melodies (Hat Art, 1993), et le Chord Catalogue (XI, 1999). The Voice of New Music, une anthologie d’articles écris pour le Village Voice (1972-1982) a été publié par Apollohuis. Self-Similar Melodies, un texte théorique en anglais a été édité en 1996 par les Editions 75.

Johnson a reçu le prix des Victoires de la musique en 2000 pour Kientzy Loops.

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